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Mercredi 18 novembre 2009

Comme on le sait, Sean Connery a commencé sa carrière de star en jouant James Bond. Cela l’a rendu célèbre, immensément célèbre, mais l’a amené à une carrière généralement médiocre. Il n’aimait pas le personnage raciste et réactionnaire de James Bond, bien qu’il s’en soit servi pour amasser une fortune considérable, et il a essayé de s’en défaire dès qu’il est devenu célèbre, répétant partout qu’il ne voulait pas qu’on l’identifie au célèbre agent. En dehors des jamesbonderies, Sean Connery a participé à quelques films très intéressants, comme Marnie d’Hitchcock par exemple ou L’homme qui voulut être roi de John Huston.

 

 Sean Connery a manqué une carrière à la Schwarzy... heureusement

 

Sean Connery a manifesté très tôt des idées politiques anticonformistes. Partisan d’une indépendance pour l’Ecosse, son pays natal, il a contrebalancé le poids du réactionnaire James Bond, en soutenant, grâce à sa popularité, des films plus difficiles très marqués politiquement par des idées ouvertement anarchistes.  Trois films me semblent importants : The hill, The molly maguires et The great train robbery.

 

La colline des hommes perdus (The hill), 1964

 

Ce film de Sidney Lumet a reçu en son temps un excellent accueil critique, à défaut d’être un immense succès public, notamment à Cannes où il avait été présenté. C’est une sorte d’huis-clos, quasi théâtral, le scénario est d’ailleurs tiré d’une pièce, qui prend pour cible l’armée britannique raconte l’histoire d’un camp militaire disciplinaire destiné à faire marcher droit les têtes brûlées.

La colline c’est une sorte de mythe de Sisyphe puisque les soldats doivent grimper en haut d’une colline pour y déverser des sacs de sable qui viendront en accroître peu à peu la hauteur. C’est autour de cette absurdité que vont s’affronter ceux qui détiennent le pouvoir, et ceux qui le subissent. Le règlement étant l’exutoire qui permet de développer des tendances sadiques.

Filmé en noir et blanc, très dialogué, l’action est soutenue par une distribution d’acteurs britanniques venant massivement du théâtre : Ian Bannen, Michael Redgrave ou encore l’excellent Harry Andrews. La mise en scène, quoi qu’assez convenue et démonstrative, est efficace. C’est un film très britannique bien qu’il soit filmé par un américain qui retrouve là des thèmes habituels de sa propre thématique.

 

 

 

Selon la loi du genre chaque personnage est un caractère spécifique sans trop de nuance, destiné à soutenir la forme parabolique du discours. Malgré ses limites évidentes dans ses emprunts à la technique théâtrale, c’est un très bon film, non seulement parce que les acteurs, Sean Connery en tête, sont très bons, mais parce que la réalisation de Sidney Lumet rend tout à fait compte de l’enfermement des individus.

 

Traître sur commande (The molly maguires), 1970

 

Des trois films commentés ici, c’est le plus importants. C’est du moins celui qui  m’avait le plus marqué à sa sortie. L’action se passe aux Etats-Unis dans les mines de charbon de Pennsylvanie au XIXème siècle. Les ouvriers irlandais, maltraités, forment une société secrète qui sabote l’exploitation pour essayer de faire entendre raison aux dirigeants. Les molly maguires sont cette société secrète d’inspiration anarchiste.

Nous sommes dans l’univers de la lutte des classes aux Etats-Unis. De nombreux films américains ont été réalisés sur ce thème à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. Cette volonté de revenir en arrière pour regarder les fondements du rêve américain s’appuyait aussi sur de nouvelles analyses de la Grande Dépression, comme le Bertha Boxcar de Scorsese  par exemple.

On pourrait le lire dans un premier temps comme une justification d’actions terroristes servant à appuyer la lutte des classes. Et déjà souligner que, contrairement aux apparences, les Etats-Unis possèdent un passé révolutionnaire bien plus riche que ce qu’on croie généralement. La méticulosité des reconstitutions, le vérisme des détails, tout cela suffirait pour décrire les Molly Maguires comme un film admirable.

 

Mais il y a plus. En effet, pour réprimer la révolte des ouvriers irlandais, les dirigeants de la mine vont faire appel à un agent secret qui va infiltrer les anarchistes. Pour cela il va se lier d’amitié avec leur leader et ensuite le trahir. Sous cet angle, le film devient une réflexion plus générale sur le mensonge, la trahison. C’est forcément un thème qui tient au cœur de Martin Ritt lui qui, comme son scénariste Walter Bernstein, a eu à souffrir de la chasse aux sorcières à l’époque de McCarthy. Il reviendra d’ailleurs sur ce thème dans un film aussi peu connu, Le prête-nom, avec Woody Allen.

En quelque sorte, le film est l’exacte antithèse de l’ignoble film d’Elia Kazan, Sur les quais qui au contraire justifiait la délation et la trahison des idéaux de la jeunesse.  Car le film de Ritt a bien une morale évidente : malgré la défaite, c’est le leader anarchiste qui a gagné, car le traître devra vivre pour le restant de ses jours avec le fait qu’il a trahi celui qui était devenu son meilleur ami.

Le film a été un échec retentissant à sa sortie. Je l’avait vu dans une salle absolument vide. C’est normal la complexité du sujet, l’amertume de la défaite finale des révolutionnaires, n’entraîne pas les foules. Et il est heureux qu’on le ressorte aujourd’hui en DVD, outre que cette ressortie s’accompagne d’une brassée de louanges pour son metteur en scène, le film est rétabli dans sa longueur initiale.

The molly maguires me paraît incontournable à plusieurs titres :

- d’abord il est la démonstration de la vitalité du cinéma américain des années soixante-dix. Avec le recul cette période est sûrement une des plus riches, même si elle se veut peu innovante sur le plan de la forme.

- ensuite, c’est l’occasion de redécouvrir un réalisateur important, Martin Ritt, qui n’est malheureusement célèbre que pour son western avec Paul Newman, Hombre. Le succès de ce dernier film masquant les autres réussites de l’association entre Paul Newman et Martin Ritt. Sur les cinq films qu’ils ont réalisés ensemble, deux au moins sont excellent : Le plus sauvage d’entre tous et Les feux de l’été. Martin Ritt malgré son parti-pris de développer des sujets difficiles et plutôt morose, a connu quelques succès bienvenus dans sa carrière, outre Honbre, L’espion qui venait du froid et Norma Rae en font partie.

- enfin il est la preuve indiscutable du talent de Sean Connery qui s’est malheureusement trop souvent gâché dans des blockbusters sans intérêt. Mais le reste de l’interprétation est tout aussi solide et Richard Harris est remarquable.

 

La grande attaque du train d’or (The great train robbery), 1978

 

Ce film a connu un meilleur sort que le précédent. Tiré du roman de Michael Crichton, qui a cette époque réalisait ses propres sujets à l’écran, il est bien plus léger et réjouissant. Edward Pierce, incarné par Sean Connery, est une sorte d’Arsène Lupin anglais qui cherche à mettre la main sur des lingots d’or qui sont destinés au financement de la guerre entre l’Angleterre et la France d’une part et la Russie d’autre part.

 

 

 

Pour réussir son coup, Pierce va s’allier avec un autre voleur incarné par Donald Sutherland, car ils doivent voler les clés qui leur permettront d’ouvrir les coffres. Les morceaux de bravoure s’ensuivent parce qu’ils doivent réaliser ce hold-up en douceur, sans se faire remarquer, donc il leur faut voler les clés, les refaire, les remettre à leur place, etc.

Bien que la réalité sociale et le propos anarchisant passe au second plan du récit, il n’en existe pas moins puisque nos héros sont antipatriotes et fortement opposés à la guerre. De même ils n’admettent guère de travailler comme des salariés ou encore vivre dans le cadre traditionnel de la famille et du mariage.

Au total c’est un film plutôt bien fait, sans trop de génie, mais qui contient suffisamment de retournements de situations pour accrocher l’intérêt. Son Mais ce n’est pas un film inoubliable.

Par ALEXANDRE CLEMENT - Communauté : Communauté du roman noir
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Samedi 31 octobre 2009


     Manifestement en 1964, on ne veut plus tourner des films policiers et de voyous dans la tradition de Touchez pas au grisbi. Déjà l’année d’avant Lautner et Audiard avaient détourné avec succès un roman de Simonin, Grisbi or not grisbi pour en faire une comédie célèbre : Les tontons flingueurs. Cette fois Michel Deville qui en est à ses débuts choisi d’adapter avec Nina Companeez un roman de Pierre Lesou, Main pleine qui lui est écrit dans un style plutôt grave.

Pierre Lesou fut un auteur plutôt curieux. C’est encore un de ces transfuges de l’extrême-droite qui aiment à utiliser l’argot et que la Série Noire de Duhamel avait récupéré en masse. On est surpris de voir à quel point Duhamel a recyclé, probablement sous la houlette des céliniens Stéphane Hecquet et Roger Nimier, un nombre considérable d’anciens collabos, notamment l’abominable Ange Bastiani qui a échappé par miracle au peloton d’exécution.

Pierre Lesou perce sur le marché du polar en même temps que José Giovanni, autre écrivain au passé sulfureux, et à quelques encablures d’Albert Simonin qui avait été condamné à 5 ans de prison pour avoir travaillé avec l’antisémite Henri Colson. Il est difficile de relire aujourd’hui Pierre Lesou : son style, comme celui de Simonin ou encore pire de Bastiani a beaucoup vieilli.

Nombre de ses ouvrages ont été adaptés à l’écran. Pour le meilleur, Le doulos, par Jean-Pierre Melville, et pour le pire. Il est également l’auteur d’un ouvrage Un condé qui fut porté à l’écran par Yves Boisset et qui apparût, dans la fidélité même au texte, comme une critique d’extrême-gauche d’un système policier. Après 4 ouvrages à la série noire, il rejoint l’écurie du Fleuve Noir qui payait mieux. La qualité cependant s’en ressentit. Pierre Lesou fut candidat dans le Rhône pour le compte du Front National. Plus récemment il a eu des ennuis avec la loi et a du disparaître de la circulation. Sa sœur, Gisèle, qui a plus de 80 ans et avec laquelle il semblait très liée a également diffuser des avis de recherche sur Internet.

Mais revenons à Lucky Jo. C’est l’histoire d’un gangster qui porte la poisse çà tous ses acolytes. Bien malgré lui il les entraîne sur la voie fatale de la prison et du malheur. Tout ce qu’il entreprend de faire pour leur venir en aide se retourne systématiquement contre eux. Au bout d’un moment, tout le monde va chercher à l’éviter. A sa sortie de prison il se retrouve seul, et cherchant à renouer avec une ancienne petite amie, il va provoquer sa mort. Bref, Jo trahit ceux qu’il aime sans le vouloir. Le destin s’acharne sur lui, comme le Silien du Doulos qui n’avait d’autre choix que de trahir et de conduire ses amis à la défaite.

Audiard en aurait fait une guignolade avec des truands de pacotille et des blagues de garçon de bains. Mais c’est Nina Companeez qui a fait le scénario et les dialogues. Et à l’arrivée, c’est un film doux-amer excellent. Probablement ce qu’aura fait de mieux l’inconstant Michel Deville.

Au départ on aurait pu craindre le pire, à cause d’Eddie Constantine, mais au contraire, outre qu’il s’agit là du meilleur film de ce comédien (ce qui n’est pas très dur), son personnage traditionnel d’homme d’action décontracté sert parfaitement le propos.

Bien sûr il y a des scènes drôles, burlesques, notamment entre Pierre et Claude Brasseur, il y a des bagarres comme en voulait Constantine dans chacun de ses films, mais tout cela ne nuit pas à la mélancolie générale. Au contraire. Et puis il y a Françoise Arnoul et la ritournelle qu’elle chante.  

Lucky Jo détourne les codes du genre, mais pas à la manière d’Audiard et de Lautner, en lui donnant une touche poétique qui ressort d’autant mieux que le film renvoie à un décor parisien qui n’existe plus. La mélancolie du film provient aussi bien de la mise en scène d’un personnage voué à l’échec que de la disparition de Paris. Le scénario a l’habileté d’éviter les poncifs mélodramatiques puisque la fin est assez heureuse finalement. C’est peut-être sur ce registre que le film trahit l’ouvrage de Pierre Lesou. Mais c’est une bonne trahison.

Main pleine sera ensuite adapté en 1989 pour le petit écran par Laurent Heynemann. Mais bien qu’il se veuille plus fidèle à l’histoire, on peut considérer que cette application n’a pas été payante.

 

Bibliographie de Pierre Lesou qui signait aussi bien Pierre Vial-Lesou ou Pierre Vial.

 

Le doulos, Gallimard, 1957

Cœur de Hareng, Gallimard, 1958

Main Pleine, Gallimard, 1959

Nocturne pour un cadavre, Fleuve Noir, 1961

Le royaume des grimaçants, Fleuve Noir, 1961

On ne tue pas n’importe qui, Fleuve Noir, 1962

La rogne, Fleuve Noir, 1962

Je vous salue mafia, Fleuve Noir, 1964

La virgule d’acier, Fleuve Noir,

Deux mafiosi, Fleuve Noir, 1966

L’ardoise d’un apache, Fleuve Noir, 1967

La Mort D'un Condé, Fleuve Noir, 1970

La gueule ouverte, Fleuve Noir, 1970

Sans sommation, Fleuve Noir, 1973

Par ALEXANDRE CLEMENT - Publié dans : FILMS NOIRS - Communauté : Communauté du roman noir
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Jeudi 17 septembre 2009


    Le récent ouvrage de Denitza Bantcheva qui par ailleurs a écrit un ouvrage fort intéressant sur Jean-Pierre Melville nous rappelle qu’elle a été l’importance de René Clément dans le cinéma français. C’est le premier ouvrage complet et sérieux sur le cinéaste paru aux éditions du Revif qui comporte entre autres de nombreux témoignages.

 

Cinéaste régulièrement primé à Cannes, Au-delà des grilles obtint le grand prix de la mise en scène en 1949 et l’Oscar du meilleur film étranger, à Venise, Lion d’Or pour Jeux interdits, Grand prix à Cannes pour La bataille du rail, c’est un réalisateur inclassable dans tous les sens du terme. Refusant de se laisser enfermer dans un genre particulier, il a aussi bien réalisé des films sur la Seconde guerre mondiale, des thrillers – Plein Soleil valant à mon avis la totalité de l’œuvre d’Hitchcock – des drames naturalistes – son adaptation de Gervaise est la meilleure transposition de Zola à l’écran, il s’exerça aussi à la comédie avec l’excellent Quelle joie de vivre en 1961 avec Alain Delon dans une composition étonnante d’un anarchiste posant des bombes. De nombreux films de Clément ne sont pas disponibles en DVD, Monsieur Ripois, avec Gérard Philippe, film qui eut pourtant un succès considérable en son temps, Barrage contre le Pacifique que nous pourrions pourtant utilement comparé avec le remake récent qui en a été fait. Ses courts métrages non plus ne sont pas visibles.

On doit à l’imbécilité des réalisateurs de la Nouvelle-Vague, particulièrement au médiocre François Truffaut, le fait que la critique française l’ait assimilé à un réalisateur traditionnel de la « qualité française ». Mais ils avaient appliqué cette tactique terroriste pour disqualifier aussi Julien Duvivier. La critique anglo-saxonne, moins dogmatique, considère toujours aujourd’hui René Clément comme un réalisateur majeur

Au-delà des grilles fait partie de la longue série de chef-d’œuvres qu’il a réalisé tout au long de sa carrière. Il conserve sa visibilité parce que le public le rattache à la carrière de Jean Gabin.

C’est un film étrange. Jean Gabin est Pierre, un homme qui fuit son pays pour échapper à la police. Il débarque à Gênes à cause d’une rage de dent. Là il rencontre une jeune femme qui est aussi la mère d’une petite fille. Ils auront une histoire d’amour bien sûr, mais celle-ci n’entravera pas le cours de la destinée.


Film noir dans tous les sens du terme, c’est aussi un film claustrophobique, comme souvent chez Clément. Il est totalement enraciné dans le décor étrange de Gênes, ville pauvre de l’Italie d’après-guerre. Tout l’environnement fait penser évidemment au néo-réalisme italien. Le soin apporté aux personnages secondaire, comme au cadrage des rues et des maisons, pourtant l’en distingue. Comme dans tous ses films, Clément apporte un soin très grand à la musique comme aux sons qui font vivre la ville et qui l’anime.

René Clément filme l’architecture comme aucun autre cinéaste. Le décor de pierre, figé, est à la fois une source de rêve et d’espoir et en même temps le lieu de l’enfermement. L’immeuble délabré dans lequel loge Isa Miranda est extraordinaire. Les angles de prise de vue, les escaliers, lui donne le rôle d’un personnage à part entière.


L’étrangeté de ce film est dû à la virtuosité de la mise en scène qui emprunte avec une grande facilité les codes d’autres réalisations : Gabin et la fatalité viennent en droite ligne de Pépé le moko, l’errance de Pierre et de la petite fille dans les rues de Gênes rappellent Le voleur de bicyclette. Mais l’ensemble de ces emprunts est détourné dans un autre but : tracer la destinée d’un homme solitaire, abandonné à son triste sort. Il y a aussi un décalage constant entre la gravité du sujet et l’humour noir qui est introduit en permanence dans le déroulement de l’action. Ces références, comme ces décalages de ton suffisent à le classer comme un cinéaste post-moderne.


L’atmosphère claustrophobique du film est rendue non seulement par les barreaux qui forment la grille qui empêche Pierre de rejoindre son bateau, mais aussi par le séjour qu’il fait au début du film dans la soute du bateau où il se cache.  Les objets, les animaux, auxquels René Clément donnait une importance capitale dans la plupart de ses films le distingue tout à fait de la veine néo-réaliste qui se centre plutôt sur le comportement des protagonistes.

Mais le destin de Pierre est aussi contrarié par la petite fille d’Isa Miranda qui manifeste une forme de cruauté à son endroit plutôt curieuse. On n’avait guère l’habitude de voir les enfants sous cet angle. Clément reprendra d’ailleurs ce thème de la psychologie complexe des enfants dans Jeux interdits.

Par ALEXANDRE CLEMENT - Publié dans : FILMS NOIRS - Communauté : Communauté du roman noir
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Dimanche 23 août 2009



1964 est une très bonne année pour le cinéma hollywoodien. C’est cette même année que Don Siegel renouvelle le film noir avec A bout portant. De nouvelles formes émergent à Hollywood qui essaie de se dépêtrer des croupières que lui taille la télévision. The Naked Kiss est un film très curieux qui ne ressemble à aucun autre. Un petit film fauché qui s’active dans le registre du film noir mais qui essaie aussi de le dépasser. Du film noir tous les ingrédients y sont : une prostituée fatiguée arrive dans une petite ville pour changer sa vie et se heurte à l’ostracisme d’une partie de la population.

 


Elle va trouver du travail dans une sorte de maison qui s’occupe d’enfants handicapés. Et puis dans la foulée, elle tombe amoureuse du richissime propriétaire de la ville. Certes elle a du se défaire d’un flic un peu véreux qui essaie de l’aiguiller vers un bar montant, elle a eu des démêlées avec la mère maquerelle du coin, mais dans l’ensemble tout roule. Jusqu’au moment où elle projette de se marier et que par inadvertance elle tombe dans les turpitudes de son futur époux qui s’exerce à des jeux pédophiles avec des petites filles.



 

De colère, elle lui donne un coup de téléphone sur le coin du cassis et l’envoie au paradis des saligauds. Mais cela la ramène à la case départ c’est-à-dire à la prison.

 

 

Constance Towers porte le film sur ses épaules. On l’avait déjà vue dans les films de Ford, Les cavaliers ou Le sergent noir. Et elle avait aussi joué dans Shock Corridor. C’est une forte personnalité. Son physique particulier lui donne une grande force de persuasion.  Les autres acteurs sont quelconques, Anthony Eisley dans le rôle d’un flic plus qu’ambigu est encore passable, mais Michael Dante dans celui du milliardaire névrosé en fait des tonnes. Certes on est chez Samuel Fuller qui ne fait jamais dans la nuance, mais tout de même !

 


Filmé dans la tradition du film noir, avec des noirs et blancs expressionnistes, The Naked Kiss utilise à fond le profil de Constance Towers, mais aussi ses gros yeux globuleux qui lui donne un aire fatigué qui contraste avec son physique plutôt en forme et soigné.

 

Alors, en quoi c’est un bon film ? D’abord pour la première scène extraordinaire où Constance Towers donne une raclée à son maquereau et lui pique du pognon. Dans l’affaire elle perd sa perruque et on apprendra bien plus tard que Kelly avait été rasée dans son sommeil justement par cet immonde maquereau.


 


Mais il y a encore bien d’autres choses. A commencer par cette chanson fredonnée par les enfants handicapés et Constance Towers. Evidemment Fuller joue de la grosse caisse pour nous arracher les larmes, et ça marche plutôt bien. Ce n’est pas aussi violent que Freaks, mais la vision de ses enfants handicapés choque le spectateur moyen. C’est à mi-chemin de la provocation et de la complaisance.

 

L’histoire d’amour entre Kelly et Grant semble toute droit sortie d’un roman-photo. Et ça ne tiendrait pas la route une minute si justement quelques séquences plus loin on se rend compte que tout cela n’était qu’une illusion.

 

Samuel Fuller est un cinéaste atypique, alternant le pire et le meilleur avec constance. Parmi les films de Fuller qui sortent de l’ordinaire, on notera Le jugement des flèches en 1957, le très baroque La maison de bambou en 1955 et bien sûr Les bas-fonds de New-York en 1960.

Par ALEXANDRE CLEMENT - Publié dans : FILMS NOIRS - Communauté : Communauté du roman noir
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Jeudi 13 août 2009

 

C’est sûrement le film le plus intéressant de Don Siegel qui a alterné dans une carrière des plus inégales le pire, L’inspecteur Harry et en général les navets qu’il a réalisé pour le pâle Clint Eastwood, et le meilleur : A bout portant, L’invasion des profanateurs de sépultures ou encore le très bon Madigan avec Richard Widmark. On pourrait dire rapidement que Don Siegel a bien du mal à filmer des héros positifs et se trouve plus à son aise avec des êtres désincarnés.

 

Tout est curieux dans ce film qui a sa sortie fut ressenti comme un choc. A commencer par le fait qu’il a été tourné pour la télévision, mais que sa grande violence rabattra vers les salles de cinéma où il trouvera son public. Le fait qu’il ait été tourné pour le petit écran explique ce format bizarre, alors que le cinémascope aurait dû s’imposer.

 

L’argument, tiré d’une nouvelle d’Hemingway, est assez simple : un couple de tueurs vient exécuter un ancien coureur automobile qui, retiré, s’occupait d’enseigner la mécanique à des aveugles. Cet homme a été manipulé et trahi par la femme qu’il aimait. C’est pour cela que, déjà mort, il n’a plus peur des tueurs qui vont venir. A cause de cet amour passionné qu’il portait à cette femme cupide et volage, il s’est engagé sur la voie de la criminalité et en a été bien mal récompensé.

 

Comme on le sait, c’est un remake des Tueurs de Robert Siodmak, un des sommets du film noir, tourné en 1946 avec dans les rôles principaux de la victime, Burt Lancaster, et de la femme fatale, Ava Gardner qui faisaient leurs premiers pas ici. On a dit aussi que Don Siegel aurait pu déjà le réaliser en 1946 en lieu et place de Siodmak. C’eut été sa première réalisation. Mais alors que le film de 1946 était un long flash back du point de vue de la victime, ici, ce sont les tueurs qui sont les véritables meneurs de jeu. Car s’ils ont été payés pour tuer Johnny North, ils veulent savoir pourquoi et imposer leur loi à leur commanditaire. C’est donc leur point de vue qui est développé ici. Et c’est bien cela qui est moderne. Mais est-ce un hasard si Don Siegel, homme d’extrême-droite, fait de tueurs froids comme des robots des héros ? Ce n’est pas non plus un hasard si l’impavide Ronald Reagan joue là son dernier rôle au cinéma. Il incarnera un autre genre de canaille en devenant curieusement président des Etats-Unis. Il est ici d’ailleurs particulièrement mauvais, mais il n’a jamais été bon, ni en tant qu’acteur, ni en tant que président.
 


Un autre point important est que le film de Siodmak est filmé, dans la tradition du film noir, dans un contraste de noirs et de blancs, dans un jeu d’ombres, et l’histoire se passe la nuit. Ici, tout est pris à contrepied : non seulement l’action se déroule le jour, mais encore sous un soleil resplendissant. Comme si la modernité était représentée par des tueurs qui ne se cachent plus. Les couleurs sont très vives, les lunettes noires derrière lesquelles se dissimulent les tueurs les font encore plus ressortir. Du jaune, du vert, ce sont les tenues d’Angie Dickinson. Le ciel est d’un bleu vif, et les touches de rouge, ici ou là donnent une allure de corrida au film. Il semble que le film devait dans un premier temps s’appeler Toréadors. Histoire de mieux faire ressortir le contraste entre les deux films, dans celui de Siodmak, la personne poursuivie était un boxeur, alors que dans celui de Siegel, il s’agit d’un coureur automobile qui travaille en plein air.

 

Tout le monde a remarqué que les tueurs formaient un couple. Pour certains c’est une forme d’homosexualité qui est représentée. La critique voit aujourd’hui facilement de l’homosexualité dès que deux hommes se retrouvent ensemble. C’est un peu hâtif. Ce qui est intéressant c’est que ce couple de tueurs fonctionne comme les couples de flics dans les films noirs traditionnels : Lee Marvin est le tueur prudent, efficace et expérimenté, et Clu Gulager qu’on reverra dans un film médiocre de John Sturges, Un silencieux au bout du canon, est le jeune tueur plein de fougue et d’enthousiasme. Mais cette alliance qui semble être leur seule forme de loyauté, puisqu’ils trahissent allègrement leur commanditaire, leur donne une force bizarre, alors que tous les autres protagonistes sont emportés par leurs passions et se trahissent à qui mieux-mieux, les deux tueurs semblent être les seuls points fixes dans un monde en train de sombrer. Ce sont les seuls personnages francs, tous les autres mentent. Eux annoncent directement la couleur. A côté de ces deux personnages principaux, l’idylle entre un faiblard John Cassavetes et Angie Dickinson qui n’est pas encore à son meilleur niveau apparaît comme bien terne. D’autant que si on la comprend de se moquer de Cassavetes, il est plus difficile de lui pardonner de lui avoir préféré un Ronald Reagan complètement décati.

 

Des défauts, le film n’en manque pas. On a dit les limites du casting, mais on peut dire aussi que les très médiocres transparences rendent parfois le film ridicule, notamment les courses de karting et d’automobile. Cependant, la nervosité de la mise en scène et le caractère surréaliste de l’interprétation de Lee Marvin suffit à conserver au film son aura, plus de quarante années après.

 

En 1964, c’est aussi la première fois qu’on voit des psychopathes travailler sous nos yeux avec tout le réalisme que cela suppose. Cette cruauté sera ensuite reprise dans de nombreux films policiers, comme dans les westerns. Vous noterez que c’est à cette époque que le western devient plus réaliste et plus cruel. Il n’est pas faux de dire que Don Siegel ouvre la porte à Peckinpah. L’ouverture du film est très forte, puisque sont opposées en un minimum de temps, le calme et la fragilité d’une école pour aveugles et la brutalité prédatrice des tueurs. Le tout se déroule dans un décor printanier et bucolique.

 

Le film n’a pas coûté très cher puisqu’il a été tourné pour la télévision. Il aura un grand succès critique et trouvera facilement son public. Il influencera aussi d’autres cinéastes. C’est ici que Lee Marvin a gagné ses galons de vedette. C’est même lui qui porte le film entièrement sur ses épaules. Dans le film de Siegel, Charlie, incarné par Marvin, est un individu obstiné, qui poursuit sa quête quel qu’en soit le prix, un peu comme une mission sacrée. Et s’il cherche bien à mettre la main sur un million de dollars, on comprend vite que ce n’est là qu’un prétexte pour une autre quête. Cette manière de faire exister aussi les tueurs au travers de leurs objets : les lunettes noires ou leurs armes, sera dans les années soixante-dix une idée force du film policier résolument moderne.

 

Ce personnage c’est au fond exactement le même que celui du Point de non retour de Boorman, où le héros qui a failli être liquidé par son associé cherche à mettre la main sur la part du magot. Il est tout autant obstiné, et d’ailleurs il défénestrera son ancien ami, tout comme dans A bout portant il tente de défénestrer Angie Dickinson pour lui faire avouer la vérité. Ce n’est bien sûr pas un hasard si Boorman utilisera lui aussi Angie Dickinson, reconstituant ce couple baroque Marvin-Dickinson. Les armes à feu filmées en gros plan jouent dans les deux cas les mêmes rôles. Et les deux films se passent dans des décors urbains d’où toute vie s’est retirée. Dans le film de Boorman, Angie Dickinson aura un rôle assez proche, mais un peu plus subtil que celui de Siegel. Marvin marche dans les deux films avec la même détermination et d’ailleurs ce sont souvent ses pieds et le bas de ses pantalons qui sont filmés.

 

Personnellement je préfère le film de Boorman qui bénéficie d’un scénario plus complexe et de personnages à la psychologie plus fouillée. La violence y est moins gratuite, et surtout l’utilisation des décors urbains est vraiment d’une grande originalité. Il y a comme on l’a dit alors une critique de la marchandise qui est absente du film de Siegel. Mais à l’évidence Point blank n’est qu’un remake des Killers, le film de Siegel. La raison qui me fait préférer Le point de non retour, c’est bien sûr l’humanisme de Boorman. Car si Parker est bien un tueur schizophrène, il lui arrive aussi à travers de son hébétude vengeresse, de retrouver des interrogations et de s’arrêter de tuer.

 

Un autre influence de ce film, mais pour le coup bien moins importante est Men in black. Dans le médiocre film de Barry Sonnenfeld, les hommes aux lunettes noires en redevenant des flics du FBI perdront curieusement toute la crédibilité qu’ils avaient en tant que tueurs.

Par ALEXANDRE CLEMENT - Publié dans : FILMS NOIRS - Communauté : Communauté du roman noir
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