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Samedi 31 octobre 2009


     Manifestement en 1964, on ne veut plus tourner des films policiers et de voyous dans la tradition de Touchez pas au grisbi. Déjà l’année d’avant Lautner et Audiard avaient détourné avec succès un roman de Simonin, Grisbi or not grisbi pour en faire une comédie célèbre : Les tontons flingueurs. Cette fois Michel Deville qui en est à ses débuts choisi d’adapter avec Nina Companeez un roman de Pierre Lesou, Main pleine qui lui est écrit dans un style plutôt grave.

Pierre Lesou fut un auteur plutôt curieux. C’est encore un de ces transfuges de l’extrême-droite qui aiment à utiliser l’argot et que la Série Noire de Duhamel avait récupéré en masse. On est surpris de voir à quel point Duhamel a recyclé, probablement sous la houlette des céliniens Stéphane Hecquet et Roger Nimier, un nombre considérable d’anciens collabos, notamment l’abominable Ange Bastiani qui a échappé par miracle au peloton d’exécution.

Pierre Lesou perce sur le marché du polar en même temps que José Giovanni, autre écrivain au passé sulfureux, et à quelques encablures d’Albert Simonin qui avait été condamné à 5 ans de prison pour avoir travaillé avec l’antisémite Henri Colson. Il est difficile de relire aujourd’hui Pierre Lesou : son style, comme celui de Simonin ou encore pire de Bastiani a beaucoup vieilli.

Nombre de ses ouvrages ont été adaptés à l’écran. Pour le meilleur, Le doulos, par Jean-Pierre Melville, et pour le pire. Il est également l’auteur d’un ouvrage Un condé qui fut porté à l’écran par Yves Boisset et qui apparût, dans la fidélité même au texte, comme une critique d’extrême-gauche d’un système policier. Après 4 ouvrages à la série noire, il rejoint l’écurie du Fleuve Noir qui payait mieux. La qualité cependant s’en ressentit. Pierre Lesou fut candidat dans le Rhône pour le compte du Front National. Plus récemment il a eu des ennuis avec la loi et a du disparaître de la circulation. Sa sœur, Gisèle, qui a plus de 80 ans et avec laquelle il semblait très liée a également diffuser des avis de recherche sur Internet.

Mais revenons à Lucky Jo. C’est l’histoire d’un gangster qui porte la poisse çà tous ses acolytes. Bien malgré lui il les entraîne sur la voie fatale de la prison et du malheur. Tout ce qu’il entreprend de faire pour leur venir en aide se retourne systématiquement contre eux. Au bout d’un moment, tout le monde va chercher à l’éviter. A sa sortie de prison il se retrouve seul, et cherchant à renouer avec une ancienne petite amie, il va provoquer sa mort. Bref, Jo trahit ceux qu’il aime sans le vouloir. Le destin s’acharne sur lui, comme le Silien du Doulos qui n’avait d’autre choix que de trahir et de conduire ses amis à la défaite.

Audiard en aurait fait une guignolade avec des truands de pacotille et des blagues de garçon de bains. Mais c’est Nina Companeez qui a fait le scénario et les dialogues. Et à l’arrivée, c’est un film doux-amer excellent. Probablement ce qu’aura fait de mieux l’inconstant Michel Deville.

Au départ on aurait pu craindre le pire, à cause d’Eddie Constantine, mais au contraire, outre qu’il s’agit là du meilleur film de ce comédien (ce qui n’est pas très dur), son personnage traditionnel d’homme d’action décontracté sert parfaitement le propos.

Bien sûr il y a des scènes drôles, burlesques, notamment entre Pierre et Claude Brasseur, il y a des bagarres comme en voulait Constantine dans chacun de ses films, mais tout cela ne nuit pas à la mélancolie générale. Au contraire. Et puis il y a Françoise Arnoul et la ritournelle qu’elle chante.  

Lucky Jo détourne les codes du genre, mais pas à la manière d’Audiard et de Lautner, en lui donnant une touche poétique qui ressort d’autant mieux que le film renvoie à un décor parisien qui n’existe plus. La mélancolie du film provient aussi bien de la mise en scène d’un personnage voué à l’échec que de la disparition de Paris. Le scénario a l’habileté d’éviter les poncifs mélodramatiques puisque la fin est assez heureuse finalement. C’est peut-être sur ce registre que le film trahit l’ouvrage de Pierre Lesou. Mais c’est une bonne trahison.

Main pleine sera ensuite adapté en 1989 pour le petit écran par Laurent Heynemann. Mais bien qu’il se veuille plus fidèle à l’histoire, on peut considérer que cette application n’a pas été payante.

 

Bibliographie de Pierre Lesou qui signait aussi bien Pierre Vial-Lesou ou Pierre Vial.

 

Le doulos, Gallimard, 1957

Cœur de Hareng, Gallimard, 1958

Main Pleine, Gallimard, 1959

Nocturne pour un cadavre, Fleuve Noir, 1961

Le royaume des grimaçants, Fleuve Noir, 1961

On ne tue pas n’importe qui, Fleuve Noir, 1962

La rogne, Fleuve Noir, 1962

Je vous salue mafia, Fleuve Noir, 1964

La virgule d’acier, Fleuve Noir,

Deux mafiosi, Fleuve Noir, 1966

L’ardoise d’un apache, Fleuve Noir, 1967

La Mort D'un Condé, Fleuve Noir, 1970

La gueule ouverte, Fleuve Noir, 1970

Sans sommation, Fleuve Noir, 1973

Par ALEXANDRE CLEMENT - Publié dans : FILMS NOIRS - Communauté : Communauté du roman noir
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Jeudi 17 septembre 2009


    Le récent ouvrage de Denitza Bantcheva qui par ailleurs a écrit un ouvrage fort intéressant sur Jean-Pierre Melville nous rappelle qu’elle a été l’importance de René Clément dans le cinéma français. C’est le premier ouvrage complet et sérieux sur le cinéaste paru aux éditions du Revif qui comporte entre autres de nombreux témoignages.

 

Cinéaste régulièrement primé à Cannes, Au-delà des grilles obtint le grand prix de la mise en scène en 1949 et l’Oscar du meilleur film étranger, à Venise, Lion d’Or pour Jeux interdits, Grand prix à Cannes pour La bataille du rail, c’est un réalisateur inclassable dans tous les sens du terme. Refusant de se laisser enfermer dans un genre particulier, il a aussi bien réalisé des films sur la Seconde guerre mondiale, des thrillers – Plein Soleil valant à mon avis la totalité de l’œuvre d’Hitchcock – des drames naturalistes – son adaptation de Gervaise est la meilleure transposition de Zola à l’écran, il s’exerça aussi à la comédie avec l’excellent Quelle joie de vivre en 1961 avec Alain Delon dans une composition étonnante d’un anarchiste posant des bombes. De nombreux films de Clément ne sont pas disponibles en DVD, Monsieur Ripois, avec Gérard Philippe, film qui eut pourtant un succès considérable en son temps, Barrage contre le Pacifique que nous pourrions pourtant utilement comparé avec le remake récent qui en a été fait. Ses courts métrages non plus ne sont pas visibles.

On doit à l’imbécilité des réalisateurs de la Nouvelle-Vague, particulièrement au médiocre François Truffaut, le fait que la critique française l’ait assimilé à un réalisateur traditionnel de la « qualité française ». Mais ils avaient appliqué cette tactique terroriste pour disqualifier aussi Julien Duvivier. La critique anglo-saxonne, moins dogmatique, considère toujours aujourd’hui René Clément comme un réalisateur majeur

Au-delà des grilles fait partie de la longue série de chef-d’œuvres qu’il a réalisé tout au long de sa carrière. Il conserve sa visibilité parce que le public le rattache à la carrière de Jean Gabin.

C’est un film étrange. Jean Gabin est Pierre, un homme qui fuit son pays pour échapper à la police. Il débarque à Gênes à cause d’une rage de dent. Là il rencontre une jeune femme qui est aussi la mère d’une petite fille. Ils auront une histoire d’amour bien sûr, mais celle-ci n’entravera pas le cours de la destinée.


Film noir dans tous les sens du terme, c’est aussi un film claustrophobique, comme souvent chez Clément. Il est totalement enraciné dans le décor étrange de Gênes, ville pauvre de l’Italie d’après-guerre. Tout l’environnement fait penser évidemment au néo-réalisme italien. Le soin apporté aux personnages secondaire, comme au cadrage des rues et des maisons, pourtant l’en distingue. Comme dans tous ses films, Clément apporte un soin très grand à la musique comme aux sons qui font vivre la ville et qui l’anime.

René Clément filme l’architecture comme aucun autre cinéaste. Le décor de pierre, figé, est à la fois une source de rêve et d’espoir et en même temps le lieu de l’enfermement. L’immeuble délabré dans lequel loge Isa Miranda est extraordinaire. Les angles de prise de vue, les escaliers, lui donne le rôle d’un personnage à part entière.


L’étrangeté de ce film est dû à la virtuosité de la mise en scène qui emprunte avec une grande facilité les codes d’autres réalisations : Gabin et la fatalité viennent en droite ligne de Pépé le moko, l’errance de Pierre et de la petite fille dans les rues de Gênes rappellent Le voleur de bicyclette. Mais l’ensemble de ces emprunts est détourné dans un autre but : tracer la destinée d’un homme solitaire, abandonné à son triste sort. Il y a aussi un décalage constant entre la gravité du sujet et l’humour noir qui est introduit en permanence dans le déroulement de l’action. Ces références, comme ces décalages de ton suffisent à le classer comme un cinéaste post-moderne.


L’atmosphère claustrophobique du film est rendue non seulement par les barreaux qui forment la grille qui empêche Pierre de rejoindre son bateau, mais aussi par le séjour qu’il fait au début du film dans la soute du bateau où il se cache.  Les objets, les animaux, auxquels René Clément donnait une importance capitale dans la plupart de ses films le distingue tout à fait de la veine néo-réaliste qui se centre plutôt sur le comportement des protagonistes.

Mais le destin de Pierre est aussi contrarié par la petite fille d’Isa Miranda qui manifeste une forme de cruauté à son endroit plutôt curieuse. On n’avait guère l’habitude de voir les enfants sous cet angle. Clément reprendra d’ailleurs ce thème de la psychologie complexe des enfants dans Jeux interdits.

Par ALEXANDRE CLEMENT - Publié dans : FILMS NOIRS - Communauté : Communauté du roman noir
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Dimanche 23 août 2009



1964 est une très bonne année pour le cinéma hollywoodien. C’est cette même année que Don Siegel renouvelle le film noir avec A bout portant. De nouvelles formes émergent à Hollywood qui essaie de se dépêtrer des croupières que lui taille la télévision. The Naked Kiss est un film très curieux qui ne ressemble à aucun autre. Un petit film fauché qui s’active dans le registre du film noir mais qui essaie aussi de le dépasser. Du film noir tous les ingrédients y sont : une prostituée fatiguée arrive dans une petite ville pour changer sa vie et se heurte à l’ostracisme d’une partie de la population.

 


Elle va trouver du travail dans une sorte de maison qui s’occupe d’enfants handicapés. Et puis dans la foulée, elle tombe amoureuse du richissime propriétaire de la ville. Certes elle a du se défaire d’un flic un peu véreux qui essaie de l’aiguiller vers un bar montant, elle a eu des démêlées avec la mère maquerelle du coin, mais dans l’ensemble tout roule. Jusqu’au moment où elle projette de se marier et que par inadvertance elle tombe dans les turpitudes de son futur époux qui s’exerce à des jeux pédophiles avec des petites filles.



 

De colère, elle lui donne un coup de téléphone sur le coin du cassis et l’envoie au paradis des saligauds. Mais cela la ramène à la case départ c’est-à-dire à la prison.

 

 

Constance Towers porte le film sur ses épaules. On l’avait déjà vue dans les films de Ford, Les cavaliers ou Le sergent noir. Et elle avait aussi joué dans Shock Corridor. C’est une forte personnalité. Son physique particulier lui donne une grande force de persuasion.  Les autres acteurs sont quelconques, Anthony Eisley dans le rôle d’un flic plus qu’ambigu est encore passable, mais Michael Dante dans celui du milliardaire névrosé en fait des tonnes. Certes on est chez Samuel Fuller qui ne fait jamais dans la nuance, mais tout de même !

 


Filmé dans la tradition du film noir, avec des noirs et blancs expressionnistes, The Naked Kiss utilise à fond le profil de Constance Towers, mais aussi ses gros yeux globuleux qui lui donne un aire fatigué qui contraste avec son physique plutôt en forme et soigné.

 

Alors, en quoi c’est un bon film ? D’abord pour la première scène extraordinaire où Constance Towers donne une raclée à son maquereau et lui pique du pognon. Dans l’affaire elle perd sa perruque et on apprendra bien plus tard que Kelly avait été rasée dans son sommeil justement par cet immonde maquereau.


 


Mais il y a encore bien d’autres choses. A commencer par cette chanson fredonnée par les enfants handicapés et Constance Towers. Evidemment Fuller joue de la grosse caisse pour nous arracher les larmes, et ça marche plutôt bien. Ce n’est pas aussi violent que Freaks, mais la vision de ses enfants handicapés choque le spectateur moyen. C’est à mi-chemin de la provocation et de la complaisance.

 

L’histoire d’amour entre Kelly et Grant semble toute droit sortie d’un roman-photo. Et ça ne tiendrait pas la route une minute si justement quelques séquences plus loin on se rend compte que tout cela n’était qu’une illusion.

 

Samuel Fuller est un cinéaste atypique, alternant le pire et le meilleur avec constance. Parmi les films de Fuller qui sortent de l’ordinaire, on notera Le jugement des flèches en 1957, le très baroque La maison de bambou en 1955 et bien sûr Les bas-fonds de New-York en 1960.

Par ALEXANDRE CLEMENT - Publié dans : FILMS NOIRS - Communauté : Communauté du roman noir
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Jeudi 13 août 2009

 

C’est sûrement le film le plus intéressant de Don Siegel qui a alterné dans une carrière des plus inégales le pire, L’inspecteur Harry et en général les navets qu’il a réalisé pour le pâle Clint Eastwood, et le meilleur : A bout portant, L’invasion des profanateurs de sépultures ou encore le très bon Madigan avec Richard Widmark. On pourrait dire rapidement que Don Siegel a bien du mal à filmer des héros positifs et se trouve plus à son aise avec des êtres désincarnés.

 

Tout est curieux dans ce film qui a sa sortie fut ressenti comme un choc. A commencer par le fait qu’il a été tourné pour la télévision, mais que sa grande violence rabattra vers les salles de cinéma où il trouvera son public. Le fait qu’il ait été tourné pour le petit écran explique ce format bizarre, alors que le cinémascope aurait dû s’imposer.

 

L’argument, tiré d’une nouvelle d’Hemingway, est assez simple : un couple de tueurs vient exécuter un ancien coureur automobile qui, retiré, s’occupait d’enseigner la mécanique à des aveugles. Cet homme a été manipulé et trahi par la femme qu’il aimait. C’est pour cela que, déjà mort, il n’a plus peur des tueurs qui vont venir. A cause de cet amour passionné qu’il portait à cette femme cupide et volage, il s’est engagé sur la voie de la criminalité et en a été bien mal récompensé.

 

Comme on le sait, c’est un remake des Tueurs de Robert Siodmak, un des sommets du film noir, tourné en 1946 avec dans les rôles principaux de la victime, Burt Lancaster, et de la femme fatale, Ava Gardner qui faisaient leurs premiers pas ici. On a dit aussi que Don Siegel aurait pu déjà le réaliser en 1946 en lieu et place de Siodmak. C’eut été sa première réalisation. Mais alors que le film de 1946 était un long flash back du point de vue de la victime, ici, ce sont les tueurs qui sont les véritables meneurs de jeu. Car s’ils ont été payés pour tuer Johnny North, ils veulent savoir pourquoi et imposer leur loi à leur commanditaire. C’est donc leur point de vue qui est développé ici. Et c’est bien cela qui est moderne. Mais est-ce un hasard si Don Siegel, homme d’extrême-droite, fait de tueurs froids comme des robots des héros ? Ce n’est pas non plus un hasard si l’impavide Ronald Reagan joue là son dernier rôle au cinéma. Il incarnera un autre genre de canaille en devenant curieusement président des Etats-Unis. Il est ici d’ailleurs particulièrement mauvais, mais il n’a jamais été bon, ni en tant qu’acteur, ni en tant que président.
 


Un autre point important est que le film de Siodmak est filmé, dans la tradition du film noir, dans un contraste de noirs et de blancs, dans un jeu d’ombres, et l’histoire se passe la nuit. Ici, tout est pris à contrepied : non seulement l’action se déroule le jour, mais encore sous un soleil resplendissant. Comme si la modernité était représentée par des tueurs qui ne se cachent plus. Les couleurs sont très vives, les lunettes noires derrière lesquelles se dissimulent les tueurs les font encore plus ressortir. Du jaune, du vert, ce sont les tenues d’Angie Dickinson. Le ciel est d’un bleu vif, et les touches de rouge, ici ou là donnent une allure de corrida au film. Il semble que le film devait dans un premier temps s’appeler Toréadors. Histoire de mieux faire ressortir le contraste entre les deux films, dans celui de Siodmak, la personne poursuivie était un boxeur, alors que dans celui de Siegel, il s’agit d’un coureur automobile qui travaille en plein air.

 

Tout le monde a remarqué que les tueurs formaient un couple. Pour certains c’est une forme d’homosexualité qui est représentée. La critique voit aujourd’hui facilement de l’homosexualité dès que deux hommes se retrouvent ensemble. C’est un peu hâtif. Ce qui est intéressant c’est que ce couple de tueurs fonctionne comme les couples de flics dans les films noirs traditionnels : Lee Marvin est le tueur prudent, efficace et expérimenté, et Clu Gulager qu’on reverra dans un film médiocre de John Sturges, Un silencieux au bout du canon, est le jeune tueur plein de fougue et d’enthousiasme. Mais cette alliance qui semble être leur seule forme de loyauté, puisqu’ils trahissent allègrement leur commanditaire, leur donne une force bizarre, alors que tous les autres protagonistes sont emportés par leurs passions et se trahissent à qui mieux-mieux, les deux tueurs semblent être les seuls points fixes dans un monde en train de sombrer. Ce sont les seuls personnages francs, tous les autres mentent. Eux annoncent directement la couleur. A côté de ces deux personnages principaux, l’idylle entre un faiblard John Cassavetes et Angie Dickinson qui n’est pas encore à son meilleur niveau apparaît comme bien terne. D’autant que si on la comprend de se moquer de Cassavetes, il est plus difficile de lui pardonner de lui avoir préféré un Ronald Reagan complètement décati.

 

Des défauts, le film n’en manque pas. On a dit les limites du casting, mais on peut dire aussi que les très médiocres transparences rendent parfois le film ridicule, notamment les courses de karting et d’automobile. Cependant, la nervosité de la mise en scène et le caractère surréaliste de l’interprétation de Lee Marvin suffit à conserver au film son aura, plus de quarante années après.

 

En 1964, c’est aussi la première fois qu’on voit des psychopathes travailler sous nos yeux avec tout le réalisme que cela suppose. Cette cruauté sera ensuite reprise dans de nombreux films policiers, comme dans les westerns. Vous noterez que c’est à cette époque que le western devient plus réaliste et plus cruel. Il n’est pas faux de dire que Don Siegel ouvre la porte à Peckinpah. L’ouverture du film est très forte, puisque sont opposées en un minimum de temps, le calme et la fragilité d’une école pour aveugles et la brutalité prédatrice des tueurs. Le tout se déroule dans un décor printanier et bucolique.

 

Le film n’a pas coûté très cher puisqu’il a été tourné pour la télévision. Il aura un grand succès critique et trouvera facilement son public. Il influencera aussi d’autres cinéastes. C’est ici que Lee Marvin a gagné ses galons de vedette. C’est même lui qui porte le film entièrement sur ses épaules. Dans le film de Siegel, Charlie, incarné par Marvin, est un individu obstiné, qui poursuit sa quête quel qu’en soit le prix, un peu comme une mission sacrée. Et s’il cherche bien à mettre la main sur un million de dollars, on comprend vite que ce n’est là qu’un prétexte pour une autre quête. Cette manière de faire exister aussi les tueurs au travers de leurs objets : les lunettes noires ou leurs armes, sera dans les années soixante-dix une idée force du film policier résolument moderne.

 

Ce personnage c’est au fond exactement le même que celui du Point de non retour de Boorman, où le héros qui a failli être liquidé par son associé cherche à mettre la main sur la part du magot. Il est tout autant obstiné, et d’ailleurs il défénestrera son ancien ami, tout comme dans A bout portant il tente de défénestrer Angie Dickinson pour lui faire avouer la vérité. Ce n’est bien sûr pas un hasard si Boorman utilisera lui aussi Angie Dickinson, reconstituant ce couple baroque Marvin-Dickinson. Les armes à feu filmées en gros plan jouent dans les deux cas les mêmes rôles. Et les deux films se passent dans des décors urbains d’où toute vie s’est retirée. Dans le film de Boorman, Angie Dickinson aura un rôle assez proche, mais un peu plus subtil que celui de Siegel. Marvin marche dans les deux films avec la même détermination et d’ailleurs ce sont souvent ses pieds et le bas de ses pantalons qui sont filmés.

 

Personnellement je préfère le film de Boorman qui bénéficie d’un scénario plus complexe et de personnages à la psychologie plus fouillée. La violence y est moins gratuite, et surtout l’utilisation des décors urbains est vraiment d’une grande originalité. Il y a comme on l’a dit alors une critique de la marchandise qui est absente du film de Siegel. Mais à l’évidence Point blank n’est qu’un remake des Killers, le film de Siegel. La raison qui me fait préférer Le point de non retour, c’est bien sûr l’humanisme de Boorman. Car si Parker est bien un tueur schizophrène, il lui arrive aussi à travers de son hébétude vengeresse, de retrouver des interrogations et de s’arrêter de tuer.

 

Un autre influence de ce film, mais pour le coup bien moins importante est Men in black. Dans le médiocre film de Barry Sonnenfeld, les hommes aux lunettes noires en redevenant des flics du FBI perdront curieusement toute la crédibilité qu’ils avaient en tant que tueurs.

Par ALEXANDRE CLEMENT - Publié dans : FILMS NOIRS - Communauté : Communauté du roman noir
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Lundi 3 août 2009

 

Carrière

Alan Ladd a été très célèbre en son temps. Mais sa carrière a été un rien chaotique, mêlant le pire au meilleur. Après s’être fait réformé pendant la Seconde guerre mondiale à cause d’un ulcère, il devint acteur à Hollywood. Sa carrière s’étale entre 1932 et 1964, date de son décès.

Après quelques panouilles, il débuta vraiment en 1942 dans un film noir très important This gun for hire (en français, Tueur à gages) de Frank Tuttle[1]. Dans ce film, il était associé à Veronica Lake déjà actrice confirmée. Le succès du film encouragea les producteurs à utiliser encore le couple Ladd-Lake dans The glass key (en français La clé de verre) de Stuart Heisler, puis encore à nouveau dans The blue dahlia (en français Le dahlia bleu) de George Marshall.

Il joua dans un grand nombre de films de guerre également. On le vit aussi en 1949 dans une adaptation du roman de F. S. Fitzgerald, Gatsby le magnifique, intitulée curieusement en français Le prix du silence. Cette adaptation d’Elliot Nugent est d’ailleurs bien meilleure que celle ultérieure de Jack Clayton avec Robert Redford et Mia Farrow, et Alan Ladd y est pour beaucoup.

On pu voir également Alan Ladd dans plusieurs westerns de grande classe. En 1953 il joue dans Shane (L’homme des vallées perdues) sous la direction de George Stevens. Il est appuyé par le solide Van Heflin dans le rôle d’un sympathique fermier et de Jack Palance dans celui du cruel tueur à gage[2]. Ce western considéré comme un chef-d’œuvre du genre est bien connu des amateurs qui en ont remarqué son aspect naturaliste et une utilisation particulière de l’espace. En 1954 il tourne dans Drum beat (L’aigle solitaire) sous la direction de Delmer Daves. Il y a pour partenaire Charles Bronson qui est justement cet aigle solitaire, un indien qui défie l’ordre imposé par les blancs[3]. Dans la lignée de La flèche brisée du même Delmer Daves et de Bronco Apache, c’est un western pro-indien très intéressant qui malheureusement est invisible aujourd’hui. Alan Ladd tourna encore avec Delmer Daves dans The badlanders  en 1959 (L’or du Hollandais). Ce dernier film est une curieuse adaptation de W. R. Burnett, The asphalt jungle qui avait déjà été porté à l’écran par John Huston. Ces trois westerns sont incontournables et suffiraient déjà à classer Alan Ladd parmi les grands d’Hollywood.

Le dernier film dans lequel tourna Alan Ladd fut, en 1964, The carpetbaggers (Les ambitieux), grande fresque hollywoodienne dans laquelle il interprète le personnage de Howard Hugues. Ce film complètement oublié aujourd’hui est pourtant excellent. La réalisation est d’Edward Dmytrick, traitre à Hollywood, mais fameux réalisateur à la technique sûre. Dans ce dernier film, Ladd sur le déclin n’avait pas le premier rôle. C’est George Peppard, lui aussi acteur méconnu, qui tenait la vedette, accompagné de son épouse d’alors, une magnifique actrice elle aussi oubliée, Elisabeth Ashley.

Comme on le voit dans ce bref survol, la carrière d’Alan Ladd n’est pas celle de n’importe qui. A quoi attribuer son succès ? Probablement à son physique bizarre, à la fois monolithique et angélique, peut-être à sa très petite taille, consécutive aux privations qu’il avait enduré dans sa jeunesse miséreuse.

 

Film noir

C’est dans son premier film, This gun for hire que justement son physique fait mouche. Il y joue le rôle d’un tueur à gages (le film est adapté de la nouvelle éponyme de Graham Greene) au sang froid, à la limite de la schizophrénie. Chargé d’éliminé un comptable véreux, il est trahi par ses employés qui rêvent de le tuer pour éliminer un témoin dangereux. Mais au contact de Veronica Lake qui est une auxiliaire du contre-espionnage américain se faisant passée pour une chanteuse de cabaret, il va trouver un peu d’humanité tout en menant sa vengeance personnelle à son terme.

 

 

 


L’histoire proprement dite est embrouillée. Elle dénonce la fourberie des japonais, nous sommes encore dans la Seconde guerre mondiale, qui cherchent à mettre la main sur la formule d’un gaz mortel qui pourrait bien changer l’issue du conflit. Mais ce n’est pas là l’intérêt du film. L’action se passe entre San-Francisco et Los Angeles. Tourné évidemment en noir et plan, le décor urbain joue un rôle décisif. Les voix ferrées, les entrepôts isolés, tout cela accroît la solitude du tueur. Elle contraste avec la futilité et les artifices des grands immeubles de bureaux d’une multinationale mais aussi des cabarets où se produit Veronica Lake. Il y a aussi une sorte de trio, Ladd le tueur qui fascine Lake, la dynamique agent du contre-espionnage et Robert Preston le flic dont elle est amoureuse. Cette ambiguïté n’est pas pour rien dans la réussite du film. La façon dont Ladd fait pâlir l’image de Preston est absolument hallucinante.

Alan Ladd qui dans le film s’appelle Raven (le corbeau), est la victime de la fatalité, personnage maltraité dans son enfance, il a été estropié par une tante qu’il a tué. Ce fut son premier meurtre. Il ne compense sa solitude que dans l’affection qu’il porte aux chats.




Ce film a directement inspiré Le samouraï de Jean-Pierre Melville qui en a fait un remake élégant. Delon remplace Ladd et s’inspire de son jeu. Ce film fut d’ailleurs un tournant décisif dans la carrière d’Alain Delon. Il y reprend le port du chapeau et de l’imperméable. Et si le samouraï ne s’intéresse pas aux chats, il aime les petits oiseaux. Comme Ladd dans This gun for hire, Delon est blessé au poignet, et comme lui il épargnera la vie de la chanteuse qu’il doit abattre. Dans les deux films les décors des gares et des voies ferrées jouent un rôle important, et on y trouve le même contraste avec les cabarets. Egalement dans les deux cas, l’argent joue le rôle d’un curieux prétexte, et c’est autour du salaire du tueur que se noue la dynamique du film.

Bien sûr il y a des différences importantes. Le film de Melville est plus épuré. Il ne s’embarrasse pas d’explications psychologiques du comportement du tueur. Mais les ressemblances sont frappantes. Il y a de nombreux plans où le visage de Ladd et de Delon se confondent. L’ovale du visage impassible, le port du chapeau sont tellement semblables qu’il faut bien admettre que le film de Melville est une copie. C’est dire l’importance de This gun for hireet de la prestation d’Alan Ladd.


 


 Sur le plan de la forme, The glass key est bien moins original. Le couple Ladd-Lake est reconstitué autour de l’intrigue du roman du grand Dashiell Hammett. C’est une histoire de corruption puisque le crime se mêle à la politique. Mais c’est encore une histoire de trio amoureux. Bryan Donlevy remplace ici Robert Preston, même carrure, même moustache. Il ami avec Alan Ladd qu’il utilise justement à cause de cette amitié pour réaliser ses magouilles électorales. Il est amoureux de Veronica Lake. Mais c’est le petit Alan Ladd qui le supplantera par sa rigueur morale dans le cœur de la belle.




Le roman de Hammett, peut être le meilleur avec La moisson rouge, est ici affadi. Car si dans le livre le personnage joué par Donlevy est une canaille cynique, dans le film c’est seulement un politicien en proie à un chantage. Et puis le happy end du film est assez bizarre en rupture directe avec le caractère des personnages. L’échec de ce film est aussi dans la mauvaise utilisation de Ladd. C’est presque du contre-emploi que de le faire jouer un héros pur et sans ambiguïté, uniquement mu par la fidélité dans ses amitiés.

Mais il y a de très bonnes choses dans ce film. A commencer par Veronica Lake. Egalement on relèvera la ville la nuit et surtout la scène véritablement masochiste du tabassage de Ladd. William Bendix joue un magnifique salopard comme il en incarna à la pelle dans les films noirs des années quarante. Le film servira ensuite de modèle au flamboyant Miller’s crossing des Frères Coen.



 

The blue dahlia avec un scénario un peu bateau de Raymond Chandler est curieusement plus intéressant que The glass key. En 1946 le couple Ladd-Lake est reconstitué, une fois encore on retrouve William Bendix. Cette fois il n’est pas mauvais, mais seulement à moitié fou à cause des séquelles de la guerre. L’intrigue est simple : Ladd revenant de la guerre avec deux camarades, retrouve sa femme (l’excellente et superbe Doris Dowling qu’on retrouvera dans Riz amer mais qui avait tenu un rôle important dans The lost week-end (Le poison) de Billy Wilder) qui vit dans la débauche avec un propriétaire de cabaret joué par le bellâtre Howard Da Silva. Entre temps, le couple avait eu un enfant qui, victime de la négligence maternelle, est mort dans un accident. Voyant qu’il ne pourra rien reconstruire avec son ex-épouse, Ladd tourne les talons. Mais celle-ci va être assassinée. Evidemment Ladd va être soupçonné ; S’ensuit toute une série de péripéties plus ou moins bancales : les chantages sont nombreux, comme les scènes d’action.

 

 

 

L’invraisemblance du scénario que Chandler disait avoir écrit pratiquement au jour le jour est sauvé par la mise en scène de George Marshall et bien sûr par le casting impeccable. Lionel Lindon qui signe la photographie arrive à tirer un jeu d’ombre particulièrement intéressant. Tous les codes du film noir sont réunis ici. Le cabaret qui abrite de louches trafics, le héros désabusé qui revient de la guerre et qui retrouve sa femme infidèle, la camaraderie des soldats démobilisés jusqu’aux canailles qui profitent de la situation, le détective véreux du motel joué par Will Wright est extraordinaire de présence, ajouté à cette pluie gluante qui tombe sans discontinuité sur Los Angeles.


Ce film malgré ses insuffisances marqua beaucoup les esprits, et ce titre inspira Le dahlia noir de James Elroy. 


[1] Le succès de Ladd à cette époque vient peut être aussi de la pénurie de jeunes premiers dont beaucoup à Hollywood furent mobilisés pendant la guerre.

[2] Jack Palance dont la prestation fut remarquée, inspira le personnage de Fil de fer dans une aventure en bande dessinée de Lucky Luke.

[3] On trouve une transposition de L’aigle solitaire en bande dessinée sous la plume de Charlier et Giraud qui est une aventure du Lieutenant Blueberry.

Par ALEXANDRE CLEMENT - Publié dans : FILMS NOIRS - Communauté : Communauté du roman noir
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