Carrière
Alan Ladd a été très célèbre en son temps. Mais sa carrière a été un rien chaotique, mêlant le pire au meilleur. Après s’être fait réformé pendant la Seconde guerre mondiale à cause d’un ulcère,
il devint acteur à Hollywood. Sa carrière s’étale entre 1932 et 1964, date de son décès.
Après quelques panouilles, il débuta vraiment en 1942 dans un film noir très important This gun for hire (en français, Tueur à gages) de Frank Tuttle[1]. Dans ce film, il était associé à
Veronica Lake déjà actrice confirmée. Le succès du film encouragea les producteurs à utiliser encore le couple Ladd-Lake dans The glass key (en français La clé de verre) de
Stuart Heisler, puis encore à nouveau dans The blue dahlia (en français Le dahlia bleu) de George Marshall.
Il joua dans un grand nombre de films de guerre également. On le vit aussi en 1949 dans une adaptation du roman de F. S. Fitzgerald, Gatsby le magnifique, intitulée curieusement en
français Le prix du silence. Cette adaptation d’Elliot Nugent est d’ailleurs bien meilleure que celle ultérieure de Jack Clayton avec Robert Redford et Mia Farrow, et Alan Ladd y est
pour beaucoup.
On pu voir également Alan Ladd dans plusieurs westerns de grande classe. En 1953 il joue dans Shane (L’homme des vallées perdues) sous la direction de George Stevens. Il est
appuyé par le solide Van Heflin dans le rôle d’un sympathique fermier et de Jack Palance dans celui du cruel tueur à gage[2]. Ce western considéré comme un
chef-d’œuvre du genre est bien connu des amateurs qui en ont remarqué son aspect naturaliste et une utilisation particulière de l’espace. En 1954 il tourne dans Drum beat (L’aigle
solitaire) sous la direction de Delmer Daves. Il y a pour partenaire Charles Bronson qui est justement cet aigle solitaire, un indien qui défie l’ordre imposé par les blancs[3]. Dans la lignée de La flèche
brisée du même Delmer Daves et de Bronco Apache, c’est un western pro-indien très intéressant qui malheureusement est invisible aujourd’hui. Alan Ladd tourna encore avec Delmer
Daves dans The badlanders en 1959 (L’or du Hollandais). Ce dernier film est une curieuse adaptation de W. R. Burnett, The asphalt jungle qui avait déjà été porté
à l’écran par John Huston. Ces trois westerns sont incontournables et suffiraient déjà à classer Alan Ladd parmi les grands d’Hollywood.
Le dernier film dans lequel tourna Alan Ladd fut, en 1964, The carpetbaggers (Les ambitieux), grande fresque hollywoodienne dans laquelle il interprète le personnage de Howard
Hugues. Ce film complètement oublié aujourd’hui est pourtant excellent. La réalisation est d’Edward Dmytrick, traitre à Hollywood, mais fameux réalisateur à la technique sûre. Dans ce dernier
film, Ladd sur le déclin n’avait pas le premier rôle. C’est George Peppard, lui aussi acteur méconnu, qui tenait la vedette, accompagné de son épouse d’alors, une magnifique actrice elle aussi
oubliée, Elisabeth Ashley.
Comme on le voit dans ce bref survol, la carrière d’Alan Ladd n’est pas celle de n’importe qui. A quoi attribuer son succès ? Probablement à son physique bizarre, à la fois monolithique et
angélique, peut-être à sa très petite taille, consécutive aux privations qu’il avait enduré dans sa jeunesse miséreuse.
Film noir
C’est dans son premier film, This gun for hire que justement son physique fait mouche. Il y joue le rôle d’un tueur à gages (le film est adapté de la nouvelle éponyme de Graham Greene)
au sang froid, à la limite de la schizophrénie. Chargé d’éliminé un comptable véreux, il est trahi par ses employés qui rêvent de le tuer pour éliminer un témoin dangereux. Mais au contact de
Veronica Lake qui est une auxiliaire du contre-espionnage américain se faisant passée pour une chanteuse de cabaret, il va trouver un peu d’humanité tout en menant sa vengeance personnelle à son
terme.
L’histoire proprement dite est embrouillée. Elle dénonce la fourberie des japonais, nous sommes encore dans la Seconde guerre mondiale, qui cherchent à mettre la main sur la formule d’un gaz
mortel qui pourrait bien changer l’issue du conflit. Mais ce n’est pas là l’intérêt du film. L’action se passe entre San-Francisco et Los Angeles. Tourné évidemment en noir et plan, le décor
urbain joue un rôle décisif. Les voix ferrées, les entrepôts isolés, tout cela accroît la solitude du tueur. Elle contraste avec la futilité et les artifices des grands immeubles de bureaux d’une
multinationale mais aussi des cabarets où se produit Veronica Lake. Il y a aussi une sorte de trio, Ladd le tueur qui fascine Lake, la dynamique agent du contre-espionnage et Robert Preston le
flic dont elle est amoureuse. Cette ambiguïté n’est pas pour rien dans la réussite du film. La façon dont Ladd fait pâlir l’image de Preston est absolument hallucinante.
Alan Ladd qui dans le film s’appelle Raven (le corbeau), est la victime de la fatalité, personnage maltraité dans son enfance, il a été estropié par une tante qu’il a tué. Ce fut son premier
meurtre. Il ne compense sa solitude que dans l’affection qu’il porte aux chats.
Ce film a directement inspiré Le samouraï de Jean-Pierre Melville qui en a fait un remake élégant. Delon remplace Ladd et s’inspire de son jeu. Ce film fut d’ailleurs un tournant décisif
dans la carrière d’Alain Delon. Il y reprend le port du chapeau et de l’imperméable. Et si le samouraï ne s’intéresse pas aux chats, il aime les petits oiseaux. Comme Ladd dans This gun for
hire, Delon est blessé au poignet, et comme lui il épargnera la vie de la chanteuse qu’il doit abattre. Dans les deux films les décors des gares et des voies ferrées jouent un rôle
important, et on y trouve le même contraste avec les cabarets. Egalement dans les deux cas, l’argent joue le rôle d’un curieux prétexte, et c’est autour du salaire du tueur que se noue la
dynamique du film.
Bien sûr il y a des différences importantes. Le film de Melville est plus épuré. Il ne s’embarrasse pas d’explications psychologiques du comportement du tueur. Mais les ressemblances sont
frappantes. Il y a de nombreux plans où le visage de Ladd et de Delon se confondent. L’ovale du visage impassible, le port du chapeau sont tellement semblables qu’il faut bien admettre que le
film de Melville est une copie. C’est dire l’importance de This gun for hireet de la prestation d’Alan Ladd.
Sur le plan de la forme, The glass key est bien moins original. Le couple Ladd-Lake est reconstitué autour de l’intrigue du roman du grand Dashiell Hammett. C’est une histoire de
corruption puisque le crime se mêle à la politique. Mais c’est encore une histoire de trio amoureux. Bryan Donlevy remplace ici Robert Preston, même carrure, même moustache. Il ami avec Alan Ladd
qu’il utilise justement à cause de cette amitié pour réaliser ses magouilles électorales. Il est amoureux de Veronica Lake. Mais c’est le petit Alan Ladd qui le supplantera par sa rigueur morale
dans le cœur de la belle.
Le roman de Hammett, peut être le meilleur avec La moisson rouge, est ici affadi. Car si dans le livre le personnage joué par Donlevy est une canaille cynique, dans le film c’est
seulement un politicien en proie à un chantage. Et puis le happy end du film est assez bizarre en rupture directe avec le caractère des personnages. L’échec de ce film est aussi dans la mauvaise
utilisation de Ladd. C’est presque du contre-emploi que de le faire jouer un héros pur et sans ambiguïté, uniquement mu par la fidélité dans ses amitiés.
Mais il y a de très bonnes choses dans ce film. A commencer par Veronica Lake. Egalement on relèvera la ville la nuit et surtout la scène véritablement masochiste du tabassage de Ladd. William
Bendix joue un magnifique salopard comme il en incarna à la pelle dans les films noirs des années quarante. Le film servira ensuite de modèle au flamboyant Miller’s crossing des Frères
Coen.
The blue dahlia avec un scénario un peu bateau de Raymond Chandler est curieusement plus intéressant que The glass key. En 1946 le couple Ladd-Lake est reconstitué, une fois
encore on retrouve William Bendix. Cette fois il n’est pas mauvais, mais seulement à moitié fou à cause des séquelles de la guerre. L’intrigue est simple : Ladd revenant de la guerre avec
deux camarades, retrouve sa femme (l’excellente et superbe Doris Dowling qu’on retrouvera dans Riz amer mais qui avait tenu un rôle important dans The lost week-end (Le
poison) de Billy Wilder) qui vit dans la débauche avec un propriétaire de cabaret joué par le bellâtre Howard Da Silva. Entre temps, le couple avait eu un enfant qui, victime de la
négligence maternelle, est mort dans un accident. Voyant qu’il ne pourra rien reconstruire avec son ex-épouse, Ladd tourne les talons. Mais celle-ci va être assassinée. Evidemment Ladd va être
soupçonné ; S’ensuit toute une série de péripéties plus ou moins bancales : les chantages sont nombreux, comme les scènes d’action.
L’invraisemblance du scénario que Chandler disait avoir écrit pratiquement au jour le jour est sauvé par la mise en scène de George Marshall et bien sûr par le casting impeccable. Lionel Lindon
qui signe la photographie arrive à tirer un jeu d’ombre particulièrement intéressant. Tous les codes du film noir sont réunis ici. Le cabaret qui abrite de louches trafics, le héros désabusé qui
revient de la guerre et qui retrouve sa femme infidèle, la camaraderie des soldats démobilisés jusqu’aux canailles qui profitent de la situation, le détective véreux du motel joué par Will Wright
est extraordinaire de présence, ajouté à cette pluie gluante qui tombe sans discontinuité sur Los Angeles.
Ce film malgré ses insuffisances marqua beaucoup les esprits, et ce titre inspira Le dahlia noir de James Elroy.
[1] Le succès de Ladd à cette
époque vient peut être aussi de la pénurie de jeunes premiers dont beaucoup à Hollywood furent mobilisés pendant la guerre.
[2] Jack Palance dont la
prestation fut remarquée, inspira le personnage de Fil de fer dans une aventure en bande dessinée de Lucky Luke.
[3] On trouve une transposition
de L’aigle solitaire en bande dessinée sous la plume de Charlier et Giraud qui est une aventure du Lieutenant Blueberry.